Un premier bilan de la campagne 2004
A l’heure actuelle, 10 des 19 vaches financées par la campagne ont été attribuées à des femmes dans la zone de Limonade. Les 9 autres seront attribuées d’ici octobre 2005. Cet été, une première évaluation de la mise en place du projet a été réalisée par Sofi Lamy pour le Collectif Haïti de France. En voici les principales conclusions.
1. Mise en place du projet de solidarité avec les éleveurs haïtiens
Limonade
La laiterie de Limonade[1] fonctionne depuis 2002 en lien avec l’association locale de producteurs laitiers (APWOLIM). Depuis un an, VETERIMED, par le biais d’une de ses techniciennes, a commencé la mise en place d’une association exclusivement féminine : AFLIDEPA. Ceci, pour qu’elles se forment et s’organisent d’abord entre elles pour être mieux armées au moment d’intégrer des mouvements mixtes. Il y a actuellement 170 femmes membres de ce mouvement, dont 22 ont aussi intégré les 137 membres d’APWOLIM.
AFLIDEPA est organisée en cinq groupes autonomes ayant tous reçu une formation commune (organisation, santé, droits et devoirs des femmes…) mais dont les activités diffèrent en fonction de leurs besoins (achat d’un moulin à pistaches, achat de café pour le griller et le vendre à la laiterie, caisses de micro-crédit, petits élevages…)
Pour Leogane et Jacmel, les groupes de femmes ne sont pas assez consolidés pour se voir attribuer les animaux dès maintenant.
Le processus d’attribution
Les cinq groupes de femmes de Limonade ont été simultanément consultés pour le projet et il a été décidé d’en choisir un seul pour faciliter le suivi de l’action. Le groupe choisi est celui qui est le plus proche de la laiterie et dont les membres étaient les plus investies dans l’association. A l’intérieur de ce groupe (DUBOURG), ce sont les femmes entre elles qui ont choisi les 10 bénéficiaires selon les critères fixés par la convention (femmes chef de famille, ayant des enfants, un terrain pour le pâturage…) [Ces dix femmes ont entre 24 et 50 ans, la plupart ont entre 2 et 10 enfants à charge]. Le groupe a envisagé des actions possibles en faveur des non bénéficiaires telles que : versement d’un pourcentage de la vente du lait dans une caisse commune, aide pour l’achat des futurs veaux…
Les vaches achetées ne présentant pas les mêmes caractéristiques, il a été décidé de procéder à un tirage au sort pour les attribuer. Le jour du tirage au sort, les vaches ont été vaccinées et traitées contre les parasites ; le carnet de santé de chacune d’elle a été remis à sa propriétaire. Auparavant un contrat précisant les conditions exactes de gardiennage a été discuté et signé.
D’après tous les acteurs rencontrés, cette procédure n’a pas présenté de difficultés car tous les groupes concernés ont été avertis des le début de toutes les conditions (existence du projet pour les femmes, choix d’un seul groupe sur les cinq, choix de 10 femmes sur les 35 du groupe). Les producteurs d’APWOLIM rencontrés se sont déclarés satisfaits du projet consacré aux femmes mais n’ont pas participé directement à la sélection de celles-ci.
Il est évidemment trop tôt pour évaluer les conséquences de ces attributions de vaches sur les revenus des familles mais les femmes rencontrées ont mentionné des améliorations possibles de leurs conditions de vie : inscription de tous leurs enfants à une école, amélioration de l’habitat, investissement dans un fond de commerce.
La visite de la laiterie de Limonade nous a permis de constater qu’elle est en pleine rénovation afin de mieux répondre à sa vocation de « laiterie-pilote » (où sont accueillis les partenaires des autres laiteries partenaires du réseau national pour des formations) et de pouvoir regrouper sur place l’équipe technique. Faute de financements suffisants, cette rénovation tarde.
Un consultant dominicain envoyé par le Centre d’Etudes Economiques pour l’Amérique Latine, présent avec nous à Limonade, a rencontré les représentants de la Municipalité qui sont, ou ont été liés, à l’implantation de la laiterie. Ils reconnaissent son impact positif sur la zone et se sont déclarés prêts à s’investir pour assurer son avenir.
La rencontre avec un groupe de producteurs laitiers et d’agents vétérinaires en formation, dirigeants de l’APWOLIM et de l’Association Intervet, ainsi que les membres du conseil d’administration de la laiterie, a permis un échange très positif. Ils ont clairement exprimé les bénéfices que leur procure la laiterie et le programme Lèt Agogo en valorisant le lait, en leur garantissant un revenu ; et en les motivant pour améliorer leurs pâturages et assurer un meilleur suivi vétérinaire de leurs bêtes.
Autres éléments «inquantifiables» mais essentiels dans le contexte actuel haïtien :
- Les producteurs ont estimé que la mise en place de la laiterie les a fédérés et ont insisté sur la force de cette union pour lutter avec des actions concrètes pour l’amélioration des conditions de vie des paysans
- Face au consultant dominicain, ils se sont déclarés prêts à recevoir des producteurs dominicains pour partager leur expérience
- Au cours de la formation, leurs propres remarques et questions les ont amenés à comprendre et formuler, à partir de leur réalité, les mécanismes du commerce international qui « bloquent » leur propre développement
- L’un d’entre eux a résumé clairement leur démarche avec ses succès et ses difficultés par le propos suivant : « Pou fè yon bon pen, ou dwe bat pat la lontan » (« Pour faire un bon pain, il faut battre la pâte longtemps ».) Propos qui résume la philosophie de VETERIMED, dont l’action présente des caractéristiques qui nous semblent particulièrement adaptées au contexte actuel haïtien.
3. Les atouts de la démarche de Veterimed
Elle propose aux paysans un projet de production concret qui :
- Les reconnaît comme des professionnels en les incitant à mieux produire (qualité des fourrages et soins des bêtes).
- Leur permet de formuler et affiner la connaissance intuitive qu’ils ont des mécanismes internationaux.
- Motive leur organisation en associations.
- Améliore effectivement leurs revenus.
En quelques mots, leur redonne confiance en l’avenir en les armant pour le construire
Elle équilibre les apports techniques de toutes origines (consultant cubain pour l’amélioration des fourrages, techniciens aux compétences complémentaires formés en Haïti ou République Dominicaine, rencontres entre paysans des deux pays…) et l’expérience des paysans, créant ainsi un dynamisme qui motive tous les acteurs et les amène à sans cesse chercher et innover (recherche sur d’autres produits laitiers pour pallier au déficit de vente de yaourt en cette période où la production laitière croît et la demande ralentit, recherche d’acheteurs fixes tels que la CARITAS pour les écoles, amélioration de l’organisation générale en séparant mieux production/transformation et commercialisation…)
Elle ne propose pas un modèle unique «duplicable» mais une base modulable selon son contexte (diversité des initiateurs selon les lieux d’implantation des laiteries).
4. Les questions qui demeurent
Certes « tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes »… et des questions demeurent sur :
- La garantie, dans tous les lieux d’implantation (surtout ceux où VETERIMED est peu présent), d’une véritable appropriation de la laiterie par les groupements de producteurs
- Dans certaines zones, l’impact des campagnes de marketing [pour promouvoir les produits issus de la laiterie] face à la dégradation du pouvoir d’achat en Haïti.
- La possibilité pour VETERIMED de trouver du personnel compétent (médiocrité de certaines formations en Haïti) et stable (depuis le début, départ de 30 à 40% du personnel pour l’étranger en raison de la situation socio-économique et de l’insécurité du pays)
- L’assurance pour VETERIMED d’avoir les moyens de ses ambitions même si « le fait de ne pas avoir des financements trop grands ou trop faciles nous invite à mieux réfléchir avant d’agir » (dixit Michel CHANCY)
Ces quelques lignes ne constituent en aucun cas une « évaluation » de la mise en place de la campagne de solidarité avec les éleveurs dont VETERIMED est chargé d’après la Convention signée en Octobre 2004. Pour ce faire, l’utilisation de grille avec des critères sur la situation socio-économique des femmes bénéficiaires, maintenant et dans un et deux ans, permettrait une évaluation véritable… sans négliger la composante « meilleure représentation et implication des femmes dans les associations de producteurs laitiers ».
Nous avons seulement résumé ici des observations et des impressions qui nous incitent à poursuivre le partenariat amorcé en tenant compte des besoins de VETERIMED sans perdre de vue la motivation initiale des investisseurs actuels et les sensibilités des prochains.
[1] La laiterie de Limonade fait partie du réseau des laiteries Let agogo, impulsé par Veterimed. Ces micro-laiteries permettent aux éleveurs de la zone d’avoir un débouché régulier pour leur lait. Pour plus d’info sur le partenariat du Collectif avec Veterimed : www.collectif-haiti.fr/veterimed.php
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