
La
crise de l’Anthrax:Haïti
pointée du doigt
Propos recueillis auprès du
Dr Michel Chancy,
Médecin vétérinaire,
Directeur de l'ONG haïtienne
VETERIMED,
Port-au-Prince, le 24 octobre 2001.
Q:
Après les attentats de New York et de Washington, les attaques bio-terroristes
menées avec des bactéries de la maladie du charbon fait l'actualité.
Haïti a été pointée du doigt comme source de
cette maladie. Cette maladie existe-t-elle vraiment en Haïti ?
R. Bien sûr la maladie du charbon existe en Haïti, comme elle existe dans de nombreux pays du monde.
Q,
Et pourquoi pointer particulièrement Haïti ?
R. Probablement, parce qu'en Haïti, durant de nombreuses années, le charbon n'a pas vraiment été contrôlé. Le charbon est une maladie qui existe ou a existé dans pratiquement tous les pays du monde.Seulement dans les pays développés comme les Etats Unis, on a pu contrôler cette maladie, qui est avant tout une maladie animale mais qui se transmet aux hommes.
Q.
Donc en Haïti le charbon n'est pas contrôlé ?
R. Il ne l'était pas encore récemment, mais depuis la dernière campagne de vaccination de 1998-999 et aujourd'hui avec le système permanent de vaccination, les cas de charbon en Haïti sont beaucoup moins fréquents.
Q.
On vaccine les animaux et les hommes ?
R. Non, on ne vaccine que les animaux, car le charbon humain se déclare essentiellement par une contamination animale.
Q.
Comment se fait cette contamination?
En Haïti, pratiquement tous les cas de charbon humain sont le résultat de la manipulation de la viande d'un animal mort du charbon. C'est généralement une forme cutanée, c'est-à-dire, apparition d'une plaie noirâtre sur la peau, inflammation et fièvre. La forme cutanée du charbon se guérit facilement.
On peut aussi contracter la forme digestive en ingérant une viande contaminée, surtout si celle-ci est mal cuite. Ce sont des cas beaucoup moins fréquents.
Il existe aussi la forme respiratoire, beaucoup plus dangereuse et souvent fatale.Je n'ai jamais entendu de cas de charbon respiratoire en Haïti. Dans la littérature on vous dit que cette forme respiratoire a été observée chez des ouvriers travaillant à la tonte de la laine de mouton. Celle-ci aurait été contaminée par des spores du charbon.
Dans le cas des attaques bio-terroristes, les victimes ont, semble-t-il été exposées à une poudre contenant une forte concentration de spores et les auraient inhalées.
Q.
Mais en Haïti, si l'on peut être contaminé par la viande
d'animaux morts du charbon, la population n'est elle pas très exposée
?
R. En général voici comment se passent les choses:
Un animal non vacciné ingère des spores du bacille qui se trouve à l'état naturel dans un pâturage (dans de l'herbe), l'animal infecté est pris d'une forte fièvre et meurt dans l'espace de quelques heures; le propriétaire n'a souvent pas eu le temps de se rendre compte que son animal est malade et peut penser que son animal a été frappé par la foudre. Il réunit sa famille et des voisins, et distribue la viande. Tous ceux qui auront participé à la découpe de la carcasse sont susceptibles de développer un charbon cutané.
Q.
Ne mettent-ils pas en danger toute la population ?
R Effectivement, le danger est là. Mais ce type de viande n'arrive pratiquement pas sur les marchés.La viande des marchés des grands centres urbains provient d'animaux abattus par des marchands professionnels. Un animal malade du charbon n'a que très peu de chance d'arriver à l'abattoir de ces marchés. C'est ce qui explique que les cas de charbon humain apparaissent généralement dans des communautés isolées. Et non dans les centres urbains.
Q.
Alors ce charbon qui se trouve dans les enveloppes piégées,
peut-il venir d'Haïti ?
R. C'est une accusation trop facile. Il est vrai qu'Haiti est un des rares pays où le charbon a frappé très souvent et très récemment. Mais le bacille existe dans presque tous les pays du monde. Beaucoup de pays industrialisés ont multiplié la bactérie pour développer des armes biologiques. J'imagine difficilement comment des terroristes se rendraient dans des mornes isolés aux fins fonds de Barradères par exemple, pour tenter de collecter des spores dans un hypothétique pâturage contaminé. Soyons sérieux, il y a d'autres moyens beaucoup plus simples…
Q.
Mais on a parlé du laboratoire en Haïti…?
R. Si vous vous référez au laboratoire vétérinaire de Tamarinier du Ministère de l'Agriculture, ça me parait plutôt farfelu. À l'échelle mondiale, c’est un minuscule laboratoire, qui arrive avec beaucoup de à peine réaliser certaines analyses de diagnostic. Ce laboratoire fonctionne grâce à des efforts inimaginables des respnsables et est parfois est sans électricité. Il a été financé avec l'aide international. Depuis toujours on y trouve des techniciens des agences internationales tels que ceux de la coopération française, de la FAO, de la coopération cubaine et d'Universités étrangères.
C'est une accusation cynique ou venant de gens totalement désinformées. C'est comme si on accusait un lycée doté d'un petit laboratoire de physique de pouvoir fabriquer une bombe atomique !
Q.
Mais la persistance du charbon en Haïti ne représente-t-elle
pas quand même un danger au niveau mondial ? La communauté
internationale ne s'est elle jamais impliquée dans la lutte contre
cette maladie en Haïti ?
R. Effectivement le charbon représente un danger. Avant tout pour la santé humaine en Haïti, pour l'économie nationale et représente une certaine menace régionale. Mais vous savez, il n'y a aucune contrainte technique pour résoudre le problème du charbon en Haïti, Toutes les agences et gouvernements qui ont l'habitude de soutenir Haïti sont au courant de ce problème qui est pratiquement vieux comme le monde. Mais vous savez, dans la coopération internationale il y a certaines lois qui dictent les actions.
En 1978, quand la fièvre porcine Africaine est apparue en Haïti et qu'elle constituait une menace pour l'élevage porcin industriel des Etats-Unis, du Canada et du Mexique, si je ne me trompe, entre 15 à 20 millions de dollars ont été dépensés pour abattre approximativement1 million de porcs. Vingt ans après, en 1998-99, la campagne de vaccination contre le charbon a bénéficié de moins de 900 000 dollars (sous forme d'un prêt de la BID) pour vacciner également un million de têtes de bétail. Est-ce que vous voyez la disproportion ? Cette campagne a été coordonnée par seulement 4 agro-zootechniciens de VETERIMED avec 4 véhicules tout terrain et exécutée par un millier d'agents-vétérinaires paysans de l’Association Entèvèt, mobilisés à cette fin.
Finalement on se rend compte que certains problèmes existant dans les pays pauvres n'attirent l'attention de la grande presse internationale que sous certaines conditions. Malheureusement, très souvent, ces genres de "publicité" nous sont défavorables…
Q. Pour Conclure ...
Pour conclure je peux affirmer qu'aujourd'hui, grâce aux efforts conjugués du Ministère de l'Agriculture, des ONG et des éleveurs-paysans, le charbon est en nette régression en Haïti. Le système actuel de vaccination permanent avec les GSB (Gwoupman sante bèt), bien que encore mal rodé, doit être appuyé, car il peut contribuer à l'éradication de cette maladie.
Par
contre, la lutte contre la menace actuelle de dissémination du charbon
par bio-terrorisme est un autre problème qui n'a rien à voir
avec nos actions de vaccination du bétail
Extrait du rapport de VETERIMED sur la campagne de vaccination de 1999
Le
Charbon bactéridien est une maladie enzootique grave frappant un
grand nombre d’espèces animales, plus particulièrement les
bovins. C’est une maladie cosmopolite. Dans beaucoup de pays on est arrivé
à l’éradiquer et dans d’autres à la contrôler
de façon efficace.Mais, en
Haïti, la maladie du Charbon continue à faire des ravages importants.
Sur le plan économique, elle est responsable d’une réduction
notable de denrées d’origine animale (viande, lait) en provoquant
chaque année la disparition d’un nombre considérable de bovins,
ce qui représente une perte de grande importance économique
pour les paysans haïtiens.
Le charbon bactéridien n’est pas seulement une maladie vétérinaire,
mais constitue également un problème de santé publique.L’homme
en ingérant les aliments d’origine animale et en manipulant les
carcasses des sujets morts de cette maladie, peut la contracter.Ainsi,
de nombreux cas de charbon humain sont diagnostiqués chaque année
dans plusieurs hôpitaux et centres de santé de la capitale
et des villes de provinces.Parfois
des pertes en vie humaine sont enregistrées.
Les campagnes de vaccination anti charbonneuse réalisées
de façon sporadique n’ont pas permis de freiner la progression de
la maladie.Ainsi, VETERIMED sous
la supervision du MARNDR a réalisé en 1995 une campagne de
vaccination d’urgence touchant environ 340 000 animaux dans les principaux
foyers identifiées, ceci ne représentant que 10% de la population
animale succeptible de contracter le charbon.Alors
que les animaux sensibles devraient être vaccinés chaque année,
les campagnes quand elles sont réalisées ne touchent qu’une
partie du cheptel et les rappels ne sont pas effectués systématiquement.
Devant le tableau sombre dressé par la maladie du Charbon dans le pays, tant dans la population animale que humaine, VETERIMED (Institution de Formation et de Recherche spécialisée en Santé et Production Animale) forte de ses expériences acquises dans la réalisation des campagnes de vaccination contre certaines maladies affectant le cheptel (New-Castle, Charbon, PPC), a élaboré en 1996, sur demande du Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR), un programme de vaccination anti-charbonneuse.
Finalement
ce programme a été financé par la BID dans le cadre
du Programme de Développement de l’Elevage Porcin (PDEP).
L’objectif fixé était de réaliser la vaccination de
un million de têtes en dix mois, sur tout le territoire national
.
Les opérations de vaccination se sont déroulées sur
l9 mois, de septembre 97 à mars 99 et, VETERIMED, en collaboration
avec d’autres institutions, a effectué la vaccination de 887.954
animaux, dans 84 communes avec une moyenne de 10.521 par commune.
A ces chiffres doivent s’ajouter les résultats de 14 communes des
départements de la Grand’Anse et du Sud, non encore disponibles,
mais estimés à 140 000 têtes. Ainsi l’objectif de 1
million de têtes sera largement atteint.
Cependant, malgré ces résultats, la prolongation de 9 mois
dans l’exécution de la campagne met en evidence les limites du système
actuel de vaccination et pose la nécessité du passage à
un système permanent de vaccination, capable de contrôler
de façon régulière et efficace le fléau de
la maladie du Charbon.
Sur l’ensemble des 133 communes du pays, arriver à protéger
contre la maladie du Charbon, par la vaccination annuelle au moins 80%
de la population animale sensible.
Cet objectif devra être atteint de façon progressive au cours
des trois prochaines années.
Objectifs
pour la première année faisant l’objet du contrat :
1-Intervenir
dans différentes communes du pays.
2-Faire passer la couverture vaccinale dans les communes au sein desquelles
VETERIMED a déjà travaillé de 31% à 60% des
animaux sensibles.
3-Obtenir une couverture vaccinale d’au moins de 30% dans les nouvelles
communes.
Le
total d’animaux à vacciner pour la première année
est d’environ 1.000.000.
Le nombre d’animaux à vacciner annuellement pourra être réévalué
á partir de données plus fiables et précises sur la
population animale réelle du pays et en fonction des résultats
obtenus au cours des opérations de la première année.
Rappel
de la Stratégie
L’exécution de cette opération qui a été confiée
à VETERIMED supposait l’organisation d’environ 12.000 postes de
vaccination ou plus grâce à la mobilisation de 4 équipes
assurant une coordination simultanée des opérations à
travers le pays pendant une période de dix mois.Les
opérations de vaccination devaient être effectuées
par des brigades d’agents vétérinaires recrutés sur
le terrain.Le nombre d’animaux prévu
pour la vaccination était de un million.
Chaque équipe devait débuter la campagne au niveau d’un département
géographique :l’Ouest, le
Sud, le Sud’Est, et le Nippes sont les départements qui ont été
retenus pour le premier front.Chaque
équipe avait à sa charge la coordination de deux communes
simultanément.De ce fait,
un front devait être constitué de 8 communes au minimum.
La durée moyenne de la campagne prévue au niveau d’une commune
était d’environ 25 jours.Cette
période comprend :une phase
de planification des opérations d’environ 5 jours, une phase de
motivation en moyenne de 8 jours et une phase de vaccination de 12 jours
en moyenne de durée.
Activités
prévues
Préparation du matériel
Achat
de matériel, équipements et fournitures pour la campagne
de vaccination.
Mise en état des véhicules
-planification
des opérations
-motivation et sensibilisation
-vaccination
§887.954
animaux ont été vaccinés contre la maladie du charbon.
§8.885
postes de vaccination ont été réalisés.
§Le
nombre de bénéficiaires s’élève à 305.601
§La
cotisation des bénéficiaires s’élève à
un montant de 314.112 Gourdes
·Points
forts du programme
-Réalisation
pour la première fois d’une campagne de vaccination anti charbonneuse
de très grande ampleur dans laquelle les sections communales sont
touchées dans leur totalité.
-Possibilité
de participation active de la population à l’organisation de la
campagne par le biais des réunions publiques de planification et
d’évaluation.
-Résultats
satisfaisants : le nombre d’animaux vaccinés en moyenne par commune
(10.521)dépasse largement
les résultats espérés (8.000 par commune en moyenne).
-Collaboration
et participation accrue de la majorité des responsables du MARNDR
en comparaison à la campagne 1995-96.
-Effets
positifs dans certaines zones –conduisant à la formation de comités
devant réaliser des mini campagnes dans leur zone respective.À
titre d’exemples nous pouvons mentionner : le comité campagne de
Bainet et celui de Marchand Dessalines.
-Matériels
de motivation captivants, plus spécifiquement le spot télévisé,
les posters, qui ont abouti à la motivation et la sensibilisation
des gens.
-Bonne
collaboration et bonne participation des élus locaux dans la majorité
des zones.
-Très
peu de cas de mortalité post vaccinale ont été enregistrés.
·Points
faibles du programme
-Enregistrement
des cas de mortalité caprine (réaction post vaccinale) au
niveau de certaines zones touchées au cours du premier front (Petit-Goave,
La Gonave, Bas-Artibonite) 96 cas ont été rapportés.
-Manque
de discipline et de sérieux dans le travail de certains agents qui
:
-ne
sont pas à l’heure aux postes de vaccination,
-laissent
les postes trop tôt,
-ne
livrent pas toujours de certificat de vaccination aux bénéficiaires,
-n’embauchent
pas des secrétaires et des aide-vaccinateurs,
-ne
font pas le travail de motivation et de sensibilisation dans les endroits
reculés
et
inaccessibles.
-Absence
de participation des responsables du MARNDR dans beaucoup de communes aux
réunions d’évaluation.
-Difficultés
des responsables de DDA et de BAC à effectuer la supervision, car
ils n’ont pas de moyens de transport;fort
souvent, ce sont les coordonnateurs de VETERIMED quirendent
possible leur déplacement.
-Démobilisation
des agents en cas de changements de calendrier.
-Effets
négatifs de l’élevage libre sur les résultats de vaccination
au niveau de certaines
zones
(La Tortue, Caracol, Limonade, Terrier-Rouge, Trou-du-Nord, Aquin) le nombre
d’animaux vaccinés dans ces communes est très réduit
(difficulté de contention des animaux).
-Réalisation
de campagne de dénigrement par certains leaders qui incitent la
population
à
bouder la vaccination, lui faisant croire qu’on est venu tuer les animaux
comme c’était le cas pour la (PPA).
-Réponse
négative des bénéficiaires dans certaines zones par
manque de confiance. (Séquelles du PEPPADEP).
-Durée
trop longue pour la réalisation de cette campagne.
Dans
sa conception, ce vaste programme de vaccination contre la maladie du charbon
devait constituer un maillon important pour aboutir au contrôle de
ce fléau qui cause tant de soucis au sein des familles paysannes.Au
terme de cette campagne, l’analyse des résultats a prouvé
que :
-L’effectif
des animaux vaccinés correspond relativement à l’objectif
fixé dans le contrat signé ( en 1996) entre le MARNDR et
VETERIMED.
-La stratégie prévue dans ce programme, à savoir prises de contact avec